Rob Hopkins : résilience locale, descente énergétique et imagination

On cite souvent Rob Hopkins comme « le fondateur des villes en transition ». La formule est un peu rapide : le mouvement s'est construit à plusieurs, et il revendique justement de ne pas dépendre d'une figure tutélaire. Mais ses livres en ont fixé le vocabulaire. Comprendre trois ou quatre de ses idées permet de comprendre pourquoi un groupe de transition organise un atelier de réparation plutôt qu'une manifestation, ou plante des arbres fruitiers plutôt que de rédiger une pétition.
De la permaculture à la ville
La permaculture est une méthode de conception des systèmes agricoles, puis plus largement des lieux de vie, qui cherche à s'inspirer du fonctionnement des écosystèmes : diversité, recyclage des ressources, relations entre les éléments plutôt que production maximale d'un seul. Rob Hopkins l'enseignait à Kinsale, en Irlande, au début des années 2000. Le pas qu'il a franchi avec ses étudiants consiste à appliquer cette logique de conception à une ville entière, et à une question précise : comment fonctionner avec beaucoup moins de pétrole ?
De cette approche, le mouvement a gardé un réflexe : partir de ce qui existe déjà sur un territoire (des jardins, des commerces, des savoir-faire, des associations, des lieux disponibles) et chercher à relier ces éléments entre eux, plutôt que de tout reconstruire. C'est pour cela que les groupes de transition commencent souvent par une cartographie : qui fait quoi, où, avec qui.
La « descente énergétique » planifiée
L'expression a quelque chose d'inquiétant ; elle désigne pourtant une idée simple. Si la consommation d'énergie fossile doit baisser, pour des raisons climatiques ou parce que la ressource deviendra plus chère, il vaut mieux organiser cette baisse que la subir. Un plan de descente énergétique, comme ceux rédigés à Kinsale puis à Totnes, décrit donc une trajectoire sur une ou deux décennies : quelles consommations réduire d'abord, quels équipements rénover, quelles productions relocaliser, quelles habitudes de déplacement changer.
En France, cette logique de trajectoire est aujourd'hui celle des documents publics de planification climatique. Depuis la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte du 17 août 2015, les intercommunalités concernées doivent adopter un plan climat-air-énergie territorial (PCAET), qui fixe des objectifs de réduction des émissions et des consommations et un programme d'actions. Le territoire Paris Est Marne & Bois a ainsi élaboré le sien ; nous le présentons dans la rubrique Climat & énergie. La différence avec la démarche de transition tient à la méthode : un PCAET est porté par une collectivité, un plan de transition par des habitants, même si les deux peuvent se nourrir mutuellement.
La résilience, plutôt que la seule efficacité
Le Manuel de transition, paru en anglais en 2008 sous le titre The Transition Handbook, puis en français en 2010 avec le sous-titre « De la dépendance au pétrole à la résilience locale », installe le mot de résilience au centre du mouvement. Une économie très efficace mais très dépendante de flux lointains (alimentation, énergie, pièces de rechange) peut se révéler fragile au premier choc. Une économie un peu moins optimisée, mais disposant de ressources locales diversifiées, encaisse mieux les imprévus.
Concrètement, renforcer la résilience d'un quartier peut vouloir dire :
- maintenir et développer des circuits courts alimentaires, comme les marchés ou les AMAP ;
- entretenir les savoir-faire de réparation, transmis dans les repair cafés et ateliers vélo ;
- faire circuler les objets plutôt que les jeter, grâce aux ressourceries et aux dons entre voisins ;
- garder de la richesse sur le territoire, ce que cherchent les monnaies locales complémentaires ;
- et tisser des liens entre voisins, qui comptent beaucoup lorsqu'il faut s'entraider pendant une crue ou une canicule.
Sur ce dernier point, l'est parisien offre un exemple concret : les communes des bords de Marne connaissent un risque d'inondation, dont la crue de 1910 reste la référence. La résilience n'y est pas une abstraction.
La transition « intérieure »
Une autre idée a fait la singularité du mouvement : l'attention portée à ce qui se passe à l'intérieur des personnes et des groupes. Prendre la mesure du changement climatique peut provoquer de l'inquiétude, du découragement, ou de l'épuisement chez les bénévoles les plus engagés. Les groupes de transition se sont donc intéressés à la manière de tenir dans la durée : prendre des décisions sans s'épuiser en réunions, faire place à la convivialité, accueillir les nouveaux venus, accepter qu'un projet s'arrête. Parmi les principes publiés par Transition Network figure d'ailleurs la recherche d'un équilibre, y compris le temps de la pause et de la réflexion.
L'imagination comme outil
En 2019, Rob Hopkins publie en anglais From What Is to What If, traduit en français en 2020 sous le titre Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ?, chez Actes Sud, dans la collection « Domaine du possible », en coédition avec Colibris, selon la notice de la Bibliothèque nationale de France. Le livre part d'un constat : il est difficile de construire un futur que l'on n'arrive pas à se représenter. Les recensions publiées à sa sortie, notamment par Reporterre, le présentent comme un plaidoyer pour redonner de la place à l'imagination, à l'école, dans la vie publique et dans les projets collectifs.
Dans la pratique des groupes locaux, cela se traduit par des formats que l'on retrouve souvent : ateliers où l'on décrit à quoi ressemblerait sa rue dans vingt ans, balades pour repérer les lieux qui pourraient changer d'usage, projections suivies de débats, expositions de projets d'habitants. Ces formats ne remplacent pas l'action, mais ils aident à formuler des envies communes, à partir desquelles on peut décider quoi faire.
Lire Rob Hopkins aujourd'hui
Une partie du contexte des premiers livres a vieilli : le débat sur le « pic pétrolier » a beaucoup évolué depuis 2008, et la question climatique occupe désormais une place plus centrale. Mais la méthode reste utile pour qui veut agir près de chez soi : partir de ce qui existe, travailler à petite échelle, chercher la coopération avec les collectivités plutôt que la confrontation systématique, et ne pas négliger le plaisir de faire ensemble. Pour situer ces idées dans leur histoire, voir notre article sur les origines du mouvement ; pour une de leurs applications économiques, notre dossier sur les monnaies locales complémentaires.
Sources
- Rob Hopkins, Manuel de transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale, Montréal, Écosociété et Silence, 2010.
- Bibliothèque nationale de France, notice de Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ?, Actes Sud et Colibris, 2020 (consultée le 27 octobre 2026).
- Transition Network, « What is Transition? » (consulté le 27 octobre 2026).
- Reporterre, « La puissance de l'imagination », recension du livre.
- Loi n° 2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte.
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